La maison qui m’habite
de Wilfredo Carrizales
Traduit de l’espagnol par Camilo Bogoya
I
La maison ouvre son mur extérieur: la fente nécessaire pour laisser passer la grâce et le regard à l’affut d’une femme qui porte un nom à la résonance indigène.
Les fougères grimpent à la chevelure de la visiteuse féminine et la brise nocturne vient à sa rencontre pour alléger encore plus sa démarche et la faire monter sur le trône qui l’attend, anxieux.
Les murs internes de la maison déploient leurs prodiges de lumières, chandeliers et masques. Le lointain orient raccourcit les distances, il flotte dans des instruments de musique nés des matériaux primitifs. Un resserrement des corps arrête le progrès de la nuit et des milliers de baisers se posent dans l’épaisseur de l’éros et son arcane.
La maison noue une amitié avec la femme et suscite en elle des rêves placides sur les tapis d’anciens contes. Son profil si fin de femelle, qui gémit à peine, se transforme en lune croissante et la lumière est si intense que la maison s’est mise à tourner.
V
Il y a des bruits de pieds nus au seuil des portes. La terre incite la poussière à profaner la tendresse inhabituelle du sol découpé. Il y a aussi des bruits de pieds qui jadis, en des temps meilleurs, ont été bien chaussés. Des souvenirs de tresses pendent, tête en bas; la brise les fait bouger en pénétrant silencieusement à travers des fenêtres qui s’ouvrent aux grands mystères.
De manière permanente, les poteaux d’exécution suivent l’aube où ils reflètent des événements lointains pour la joie de mes yeux qui peuvent déjà tout voir.
Les rêves ne peuvent pas s’en aller quand ils le veulent. Il est bon de montrer un pouvoir caché dans chaque coin, mais les messages qu’avec persévérance la maison envoie doivent arriver à une fin heureuse.
(Un coq arrive à la maison et les matins caquettent en regardant les œufs blancs qui roulent joyeusement sur les feuilles mortes).
VI
Une grive rôde autour d’une des âmes de la maison. Une telle affaire est plausible si la légèreté se rend manifeste dans des circonstances extraordinaires. Sinon, un sort noir s’approprie, irrémédiablement, l’esprit que la maison garde avec zèle dans son origine reculée.
Parfois apparaissent des tâches brunes ou rougeâtres dans les interstices où les rêves s’échappent, et puis, une hâte semble entraver l’avancée naturelle de la maison vers d’autres confins plus pléthoriques.
Alors, la terre de la cour fouille un seul destin qui la justifie aux yeux des visiteurs.
VII
La maison qui m’habite bout et s’agite par tous et chacun de ses flancs. Je crois mériter ses bontés et je m’engage à être le témoin véridique des événements qui la rendent vive et palpitante.
A l’improviste, coins et recoins de la maison restent ouverts et laissent fuir d’innombrables objets, des meubles et des hôtes minuscules. Je ne perds pas une seule miette de l’événement; je n’en tire aucune conclusion fautive. Je scrute et me scrute.
A première vue, ce fait prodigieux profite de l’agglomération d’anciennes traces et du passage continu des espoirs circonscrits par le cercle des murs.
Opérant un rapide bouleversement, dans les jours à venir la maison déploiera ses aires et gravitera au-dessous des espaces qui témoignent tous les détails.
X
La cuisine de la maison déborde de sortilèges, et les marmites et les poêles reviennent aux temps de l’alchimie. Des siècles et des lieues de sagesse aromatique poussent dans l’air: clous de girofle odorants pour fixer les fenêtres des sens; cannelle utile à la navigation des goûts; noix de muscade à la frontière du palais, attrayante et sensuelle; gingembre, amoureux passager vers le climax idéal; piment de l’arc-en-ciel...
Le monde comestible saute vers l’huile et la rencontre se lubrifie dans la communion de l’étincelle et du crépitement, éclaboussure et éclat.
La maison transfigure chacune de ses entrailles en nourriture phénoménale, rendant ainsi propice le délice de porter à sa bouche une autre bouche qui attend, et des lèvres qui expriment le désir en se teignant de raisin au fil de minuit.
(Maître de sa saveur, le coq se cuit au petit matin dans un mélange de vins, et il annonce, ivre, l’heure des caresses).
XV
L’énorme chat est un fidèle témoin et pour cela il grimpe au mur. La maison lui a affecté une tâche aussi importante. Il couche son témoignage par écrit. La maison rédige les nouvelles et le matin dominical rend public sur tous ses murs les événements amoureux qui ont fait de la nuit la flamme inextinguible d’une bougie.
Maintenant, le journal est la maison. A la une, une proclamation, au-dessus du seuil d’une porte: “ des amants n’ont pas succombé à la nuit et sont devenus petit matin et sont nés diurnes d’amours intemporels et de leurs propres plaisirs ”.
Le dimanche matin ferme le cycle et en rajoute encore huit comme lorsqu’un dieu oublié essaye de décortiquer le concept multiple.
La femme ne s’habille pas de rêves car elle a été aimée et elle a aimé aussi et elle a dénudé l’homme dans un rêve réel pour qu’il la désire à nouveau, éveillé.
La femme abandonne lentement la maison. Les fougères s’allongent pour l’admirer et lui voler quelque chose de sa certitude si singulière, sur ce trottoir où l’amour évolue.
Deux bouches se joignent dans un adieu, et, dans une semaine, la maison aura enfilé pour elles des baisers, elle aura disposé les endroits où les lèvres deviendront à nouveau la fête et la chanson.
XXIII
Devant une bouteille de vin rouge, deux poissons nient la tristesse et ils pensent que la femme aux seins de petite fille devrait manger nue et montrer son appétit solaire.
La maison est passée de l’été à une saison humide et fraîche et le changement rappelle en douceur la poussée de la mousse sur le sentier de la lune.
La toiture se creuse comme un vagin entrelacé par les signes mâles du ciel. On entend le fracas des fluides et des sons tendres. On ressent le rouge, car le rouge est la couleur de la lenteur, de la fortification et de l’exaltation.
Tel un étendard de la vie proclamée, Ayarí a déployé un grand baiser sur mes lèvres marquées par le miel et par l’attente.
XXVIII
Je découvre la couleur de la luxure logée dans les pupilles d’Ayarí. Le parfum des roses de son pubis attentif flotte dans l’éther dégagé par la maison. Je veux que ce parfum soutienne la maison, qu’il soit son pilastre de perfection.
Dans ce mois de désir démesuré la maison m’a octroyé un cœur accessoire. Je me prends pour un être qui perdure et je le transmets à Ayarí en la prenant dans mes bras. Son corps s’enflamme et l’absence d’un feu est notoire.
Je pense à son corps nu qui est étendu. Il tiendra encore plus d’étés. Je les convoque depuis des distances torrides et les héberge sous son ventre. Un séraphin de chandelle me brûle. Je m’affirme sur sa vulve qui jaillit en magma et qui met un écriteau sur ma vision.
La maison, en attendant, provient des bougies qui circulent et des luminaires, et magnifie les peaux dans leur joie et dans leur sueur.
XXXI
Juin arrive devant la maison, monté sur son animal d’eau. La maison a eu soif et l’a étanchée de ses serrures amassées. Maintenant, la maison aime la femme aux pas rapides et aux cuisses adolescentes. Juin la convainc et la ramène adossée à un morceau de comète. La maison se fragilise. Le poète lui porte secours et tous les deux se fortifient. D’une voix secrète, Ayarí est prise par l’émotion. L’homme barbu offre des fruits et des bonbons mûris à la femme qui aime la mer. Moi aussi, j’aime la mer et les yeux des mouettes et un morceau de bois sur la plage.
Le désir que j’éprouve pour Ayarí m’exalte. Je le confie à la maison et elle le transmet. Mon désir féconde son corps, rend plus fervente sa nudité, ses pupilles se jettent à la volée, sa respiration agite les étoiles et cette femme déborde de son affection traînée par la vague de l’enchantement vital.
XXXIV
Ayarí prend mes yeux dans ses mains et les fait descendre jusqu’à l’étoile ardente qui rase son pubis. Le recoin igné s’est déjà mis à faire transiter le sang des tropiques. La majesté de la scène se fragmente dans sa propre joie et son consentement.
Dans les courants d’air des après-midi, on entend le son qui émerge de ma poitrine. La maison fait attention et écoute avec une sagesse posée, car son signe n’admet pas le doute d’obtenir une conclusion exacte.
Ayarí fait de ma poitrine exaltée un piano en miniature. Elle se couche, nue, sur le ventre, au-dessus de lui. Ils jaillissent nocturnes, pendant que les touches blanches introduisent leur semence et les noires estampent un baiser obscur.
A l’approche du sommeil obligé de l’horloge, nous réussissons à monter, verticalement, à partir du vertige délicieux, et nous enfantons une ronde de caresses où interviennent presque tous les doigts, la moitié des pieds et la mobilité des langues.
(De ses fenêtres, la maison nous espionne, et les blancheurs de son être tiennent dans l’acte amoureux toujours magnifique. Enigme et énonciation la façonnent).